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SON HISTOIRE

On s'aperçoit bientôt que la nature artiste a fait l'Auvergne, que l'art et l'architecture des hommes sont inséparables des grands bouleversements géologiques : à l'ère primaire, l'érection de massifs montagneux ; à l'ère secondaire l'aplanissement; à l'ère tertiaire, tumultes, chaos, éruptions volcaniques, érosion, renaissance des reliefs, cratères, coulées de lave, et voilà que naît un autre univers, qu'apparaissent ces matériaux que l'architecte recueillera pour construire, de siècle en siècle, des édifices composés de la chair du pays, de lui inséparables. Harmonie. Et l'on verra que l'œil humain ne peut séparer le trésor naturel du trésor archéologique, monumental et artistique. A se demander si ces panoramas, ces belvédères, ces vallées, ces gorges, ces cirques, cet entourage de vallées, de lacs, de sources, de gouffres, de forêts, dus à la fantaisie ou à l'art du Grand Architecte de l'Univers, n'ont pas été créées pour exciter les humains à ajouter une dernière touche à ce qui les dépasse, à répondre par cathédrales, abbayes et châteaux.

On nous parle plus volontiers d'Alésia que de Gergovie, et, pourtant, quelle victoire ! Sur ce plateau où fut la place de guerre des Gaulois, comment ne pas imaginer le fier Arverne repoussant les légions romaines avec sa cavalerie sauvage ? Si on a pris la lave de Volvic pour un monument commémoratif, il reste de quoi tenter l'archéologue et faire rêver le stratège. Autre grand centre gaulois, le puy-de-Dôme avec son temple de Mercure. Là, on peut aussi bien imaginer une civilisation que sauter quelques siècles pour apercevoir le beau-frère de Pascal, Périer, faire ses expériences sur la pesanteur de l'atmosphère.
Mais c'est l'Auvergne du XIIème siècle qui apportera ses plus rares émerveillements. Lorsque l'on me demande de conseiller un itinéraire auvergnat, plutôt que de me fier aux guides, je jette les noms des édifices romans, car je sais que le voyageur, sur sa route, trouvera tout naturellement le gothique, le renaissant ou quelque ouvrage d'art plus récent, et même l'artisanat local avec dentellières, verriers, ferronniers et autres. Qui ne trouverait pas l'éblouissement à Orcival, à Brioude ou à Clermont-Ferrand (Notre-Dame-du-Port), à Issoire, Saint-Nectaire, Saint-Saturnin, Ennezat ou Chauriat ? Ce sont les hauts lieux d'une école clermontoise qui fut sans doute influencée par les églises antérieures de Conques, de Saint-Martial de Limoges et de Saint-Sernin de Toulouse, mais qui, cependant, garde son originalité, comme c'est le cas à Ennezat dont la nef apparaît comme un prototype. Ce qui distingue cette architecture de la foi en basse Auvergne (en haute Auvergne, les églises sont plus frustes mais admirables par la beauté des pierres de taille), c'est souvent l'adaptation au site et l'esprit du lieu. A cela il faut ajouter l'art des sculpteurs clermontois, qui se manifeste dans les chapiteaux historiés, les Vierges en majesté, et je ne sais exprimer la fascination que je ressentis devant le buste-reliquaire de Saint-Baudime, dans le trésor de Saint-Nectaire: là, il m'apparut que mon Auvergne était univers, que ce chef-d'œuvre auvergnat portait en lui toute l'histoire de la chrétienté. Il est vrai qu'entre les régions septentrionales et méridionales, entre l'est et l'ouest, nous sommes à un carrefour. Ainsi, la ville du Puy-en-Velay, sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, fut le carrefour par lequel passèrent les pèlerins d'Europe. La cathédrale du Puy est d'une tout autre nature que celles qui se groupent dans la région clermontoise. Il y a là des influences byzantines et mozarabes et l'art vellave a son originalité que l'on retrouve à l'église Saint-Julien de Brioude, dont on a pu dire que, auvergnate par l'élévation extérieure du chevet, elle était vellave en revanche par son volume intérieur.

Dans ce pays d'Oc, le pays d'Oïl n'est pas loin. Avec les armées de Philippe Auguste, l'art gothique sera introduit. On le verra à la cathédrale de Clermont-Ferrand. Est-elle construite à la mode du Nord ? Certes, mais elle n'en est pas moins auvergnate grâce à la pierre sombre de Volvic: « Je suis noire, mais je suis belle... » De Paris sont venus les protégés du mécène Jean de Berry, les architectes Hugues Joly et Guy de Dammartin. On construira la cathédrale de Saint-Flour ou la sainte chapelle de Riom. Dans cette ville si riche en églises, monuments, musées, il y a Notre-Dame-du-Marthuret, où se trouve la célèbre Vierge à l'oiseau, une des plus hautes œuvres de la statuaire du XIVème siècle, et n'oublions pas, ici ou là, de superbes vitraux ou ces Vierges noires vénérées en Auvergne.

Qu'il y ait annuellement à La Chaise-Dieu un célèbre festival musical n'est pas pour surprendre. Et c'est bien un chant de louanges qu'il faudrait élever pour saluer l'abbatiale. On pourrait la prendre pour une réponse du Sud au Nord, puisque là, c'est le Provençal Hugues Morel qui l'a dessinée pour le pape Clément VI (on y trouve son tombeau de marbre noir). La largeur de la nef surprend: l' œil n'est pas habitué à de tels volumes, mais on s'arrêtera longuement, pour le plaisir et la méditation, devant la Danse macabre, cette peinture du XVème siècle qui réunit tous les types d'humanité, et, des tapisseries aux stalles, des joies nous attendent.

Ne négligeons pas pour autant des églises plus humbles, disséminées dans les bourgs et les villages. Ainsi, dans ma ville de Saugues, en Haute-Loire, j'ai toujours plaisir à visiter l'église Saint-Médard ou la tour des Anglais, je m'attarde devant une Pietà ou un retable, et je garantis qu'il n'existe pas un lieu d'Auvergne sans surprise.

Des ruines de châteaux forts s'accordent si bien au paysage avec ses pics et ses escarpements qu'on a l'impression que les hommes, le temps et la nature se sont alliés pour créer des lieux romantiques (Mauzun, Nonette, Usson, Domeyrat..), mais si l'histoire a réduit l'orgueil féodal des seigneurs d'Auvergne, tout n'est pas que ruines. Que les rois Henri IV, Louis XIII et Louis XIV aient abattu quelques nids d'aigles réputés imprenables, il reste des constructions intéressantes, comme à Murol, par exemple, et dans certaines d'entre elles des décors muraux content de belles histoires issues des romans bretons ou des fabliaux. Pour les châteaux, on trouve des influences, du Nord et du Sud encore, mais qui ont dû s'adapter au relief local.

Au temps de la Renaissance, en certains endroits, on construisait encore gothique, mais le renouveau apparaîtra dans des hôtels particuliers notamment à Clermont-Ferrand, Montferrand et Riom: il y a là l'originalité de cages d'escaliers, ouvertes et desservies par des galeries à arcades, tandis qu'en d'autres villes, aux limites de l'Auvergne, on sera plus influencé par l'Italie. Même si, après le siècle classique, l'architecture sera marquée par des concepts venus d'ailleurs, il restera toujours quelque chose de rude, de grandiose, d'équilibré, de triste aussi, en toutes constructions.

Celui qui n'aime pas que les vieilles pierres pourra toujours visiter les ouvrages d'art. Ainsi, prendre le chemin de fer introduit à de subtiles découvertes, comme ces viaducs empruntés par le train « le Cévenol» entre Nîmes et Clermont, et je pourrais parler aussi d'imposants barrages, sans oublier du côté de Saint-Chély-d'Apcher le premier en date des grands ouvrages d'art métalliques, le viaduc de Garabit, construit par Eiffel. Aussi impressionnant que la tour Eiffel ! Le visiteur cultivé, d'une ville à l'autre, verra s'effacer cette idée reçue d'une Auvergne fruste, voire misérable. Châteaux, hôtels particuliers, maisons consulaires, au même titre que les édifices de la foi, présentent un air de grandeur, de réserve et d'élégance discrète. Tout apparaît paisible, à l'image de ces anciens volcans, à cratère ou non, aujourd'hui sages et calmes tout en rappelant la puissance de la nature. Pour risquer quelques images, je dirai que la célèbre bourrée, que l'on danse en sabots, est à l'origine une danse de cour. Elle en a gardé le cérémonial et la grâce. Rappelons au passage qu'Emmanuel Chabrier, d'Ambert, la réinventera « fantasque ». De même, ce sont les mains des femmes habituées aux durs travaux de la ferme qui composaient les aériennes dentelles, traditions que reprend l'école de dentelle du Puy. Ainsi de l'Auvergne: cette dame de lave et de volcans porte à la fois ce raffinement, cette intelligence et ce fond de mélancolie qu'il m'est arrivé de découvrir dans les yeux du paysan auvergnat, le soir, après travaux, lorsqu'il regarde vers les montagnes et pense à des choses secrètes et qui sont la foi, la durée et le destin. Et le sommet de l'art n'est-il pas atteint lorsque, dans l'écrin d'un site, l'église ou le château nous apparaît d'une telle splendeur qu'on ne saurait imaginer qu'il ait pu être édifié d'une autre manière ?

Une leçon de vérité, c'est aussi cela, l'Auvergne !


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